vendredi 15 avril 2011

Petite histoire du Centre d'Éducation Populaire de l'Abérouat

Abérou le noisetier. Abérouat le lieu où poussent des noisetiers.C'est entre ces bosquets de noisetiers que les bergers du cirque de Lescun, le plus haut village du Béarn, conduisent leurs troupeaux de brebis, de vaches et de juments. Il y a peu encore, trois cabanes se dressaient ici même; les bergers y faisaient le fromage de vaches ou de brebis ou le mixte(1). Et tout l'été encore maintenant, vaches et juments pacagent autour du centre; bergers ânes et brebis passent, font halte à l'Abérouat avant de s'installer un peu plus loin aux cabanes de Lagnes, de l'Ardinet, de Cap de la Batch.



Entre ces cabanes une source s'écoulait, son eau chaude guérissait hommes et bétail. Bientôt un établissement thermal local, des "bains", était construit. Les gens du village, de la vallée et d'ailleurs y montaient, à pieds, jusqu'à 2.000 bains par été en 1875.

Suite à un tremblement de terre parait-il, la source se refroidit, son "excellence" et sa réputation diminuèrent. Restait le bâtiment, rustique mais en bon état. Des "Messieurs" de la ville vinrent et louèrent le bâtiment pour, dés 1919, en faire un refuge de montagne. On s'enthousiasme vite à Pau et à Bordeaux, pour ce refuge de l'Abérouat "dans un val si beau qu'il fait songer aux premiers âges du monde". C'est là qu'il prend son aspect actuel (partie refuge) fièrement dressé face au cirque avec ces trois étages – regardez-le de face, et comparez avec les photos d'époque, vous le "retrouverez" tout de suite.



C'est en 1934 que deux jeunes instituteurs sont nommés non loin de là, dans des hameaux reculés de Sarrance, accessibles seulement à pieds : Jean Dutech et Henri Barrio dit "Coucou", par ailleurs grand skieur et guide de haute montagne. Ces deux enseignants aux méthodes révolutionnaires font sortir les enfants de l'école : promenades botaniques, traces et indices des animaux, enquêtes, randonnées, initiation au ski, athlétisme dans les pommiers des vergers, gymnastique de plein air en short et torse nu... "Que hasen l’escola touts curts !", ils font l'école tout nu s'exclame mi effrayé mi émerveillé, le facteur redescendant du hameau.
Barrio et Dutech, tout à fait dans la mouvance sociale et politique de 1936 rêvent d'un centre de montagne où « toutes les jeunesses du monde » pourraient avoir accès à la découverte de la montagne sans barrière de classe ni de religion.
Vient la deuxième guerre mondiale, Barrio et Dutech, toujours ensemble, s'engagent dans la résistance au péril de leur vie; l'Abérouat servira ponctuellement de cache pour certains.

Enfin, après la libération, tout s'accélère. Dés 1946 Henri Barrio fait louer le refuge par la Fédération des Oeuvres Laïques et les premières colos d'été démarrent. L'hiver 47-48, un instituteur hors du commun, Joseph Darrière, invente avec Barrio et ses jeunes élèves de Tardets (Pays Basque) la première classe de neige de France (2) : l'épopée commence.
Arriver en train à la gare de Cette-Eygun; monter à pieds depuis le fond de vallée, halte à Lescun, monter à l'Abérouat dans la neige, toujours à pieds. Le ravitaillement (essentiellement pommes de terre et cochonaille) est fourni par les parents agriculteurs; les deux cheminées tournent à plein pour sécher les chaussettes et le soir les gamins entassent jusqu'à sept couvertures de laines sur leur lit.

En 1949, le premier trio de permanents est nommé : Fernand Lavigne instituteur directeur, Huguette Campi cuisinière et Robert Villecampe (3) comme moniteur. Le premier "hivernage" est grandiose... les dernières portes et fenêtres sont montées à dos d'homme et de femme dans un mètre de neige, de nuit et dans la tempête. C'est dans ces années-là que le premier stage de ski est organisé pour les futurs instituteurs de l'École Normale de Pau. Classes de découvertes (déjà leur pédagogie si proche de celle de maintenant), classes de neige, colos tout l'été, stages de moniteurs et d'enseignants.



Et puis il y eut la route ! En fait une simple piste empierrée. Certes les cantonniers et le bulldozer firent beaucoup, mais les élèves eux-mêmes, les jeunes instituteurs de l'Ecole Normale, l'inspecteur d'Académie lui-même y allèrent aussi bravement, de la pelle, du pic et de la pioche... La route, pas pour les groupes non, ce n'était même pas envisagé. La route pour la mule de l'Abérouat, la moto et la fameuse Jeep qui assuraient la montée régulière du ravitaillement... quand la neige ne nécessitait pas de tout monter dans les sacs à dos, à pieds ou à skis. Il faudra attendre les années 70 pour qu'un petit bus puisse monter l'été les groupes jusqu'à l'Abérouat. Mais l'hiver, c'était toujours à pieds sur la route enneigée que les groupes montaient au centre. En 1982, la route est goudronnée et le chasse-neige arrive enfin basé comme encore maintenant en haut, à l'Abérouat.

Lentement, comme s'il prenait son élan pour sauter, le centre est entré de plain pied dans le XXIème siècle : rénovation complète, cuisine à la pointe de la modernité, hautes technologies de l'informatique et de l'internet. Mais les murs, la cheminée où se réchauffaient les gamins de 1948, la vue éblouissante sur le Billare sont restés les mêmes, dressés dans la montagne, tout au bout de la petit route; vaches et juments pacagent toujours alentour; les bergers du XXIème siècle passent et repassent avec leurs brebis, bâtent et débâtent leurs ânes devant le centre pour s'en aller à pieds vers leurs cabanes.
Et, nous le croyons, nous l'espérons, ces dizaines de milliers de bonheurs d'enfants qui ont nourri ce centre depuis soixante ans donnent à ces murs, cette cheminée, cette maison une puissance d'émerveillement et de découverte à nulle autre pareille.


Louis Espinassous - L’Abérouat – Mars 2009


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1. fromage mêlant le lait de brebis et de vache.
2. quatre ans avant la première classe "officielle" dans les Alpes en 1952.
3. champion de ski

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